Le café du quartier général
Premier jour chez BFC Tracteurs. Le site est à proximité de l'hôtel et Émilie décide de s'y rendre à pied. Les taxis ne sont pas légion dans cette région de toute manière. Le temps est agréable en ce début d'été. Elle est en avance, et elle décide de s'arrêter prendre un café dans un petit bistrot à proximité sans trop savoir où elle met les pieds. Elle pousse la porte et se presse au comptoir à côté d'une autre jeune femme, blonde comme elle. Elle est soulagée : elle s'attendait à se retrouver au milieu d'hommes déjà avinés, les yeux rivés sur un écran attendant le prochain tirage du dernier jeu à la mode. Pas d'odeur de tabac froid, pas de relent de pastis. Juste une agréable odeur de café envoûtante et de beaux croissants appétissants rassemblés dans un joli petit panier en osier posé sur le comptoir.
— Bonjour madame, que désirez-vous ? la tira de sa rêverie un jeune serveur au sourire ravageur.
— Bonjour… Auriez-vous un café ? demanda-t-elle timidement.
— Un café qui roule !
Elle remarqua que la jeune femme à côté l'observait avec attention. Cette curiosité soudaine la dérangeait. Elle ne connaissait personne dans cette ville et n'avait pas spécialement envie de lier connaissance immédiatement.
— Émilie ? demanda timidement la jeune femme.
— Mais comment… réagit Émilie, les yeux ronds.
Alors que son café arrivait comme par magie devant elle, la jeune femme se jeta sur elle et la serra dans ses bras.
— Je m'appelle Corinne, je suis la meilleure amie de ta sœur ! finit-elle par lui avouer après avoir failli l'étouffer pour de bon.
— Corinne ? … Émilie était complètement désorientée.
— Oui ! Elle ne t'a jamais parlé de moi ? demanda Corinne, l'air contrite.
— Non, mais vous savez, on ne se parle pas beaucoup avec Olivia… répondit Émilie un peu gênée, ne souhaitant pas créer d'incident.
— Ce n'est pas grave, on va avoir beaucoup de choses à se raconter ! Corinne frétillait de joie.
Elle jubilait intérieurement. Elle n'avait pas choisi de venir au café ce matin par hasard — non, elle se doutait que la petite allait arriver assez tôt et qu'elle s'arrêterait probablement là avant de se retrouver dans le vif du sujet. Elle l'avait donc attendue, avait préparé un joli panier de croissants pour l'attirer au comptoir. Son plan avait fonctionné, et elle allait maintenant pouvoir en apprendre un peu plus sur Olivia.
Émilie se sentait mal à l'aise avec cette fille qui donnait l'impression de la connaître depuis dix ans. Impossible de s'en dépêtrer, comme un vieux sparadrap.
— Ah Corinne, tu étais là ce matin ? réagit une voix derrière elles.
— Olivia ! se réjouit Émilie.
Corinne, dépitée, sourit tout de même à son amie. Son plan pour accaparer la petite sœur avait échoué. Olivia adressa à Émilie un sourire chaleureux, celui qui voulait dire qu'elle lui avait évité le pire.
Bienvenue chez les fous
Après un long moment, Émilie avait fait le tour de BFC Tracteurs. Bernard l'avait embrassée joyeusement sur les joues, tandis que Monique avait laissé tomber un café sur sa jupe. Sacré Monique.
— Bienvenue chez les fous, Émilie, lui avait lancé Carl avec un grand sourire avant de s'installer tranquillement dans la salle de réunion pour le lancement du projet.
Le schéma qui fait peur
L'heure était maintenant à l'analyse et à la classification des usages de l'intelligence artificielle dans l'entreprise. Émilie avait préparé une présentation, mais elle décida d'entrer dans le vif du sujet de manière plus directe un tableau blanc et des feutres de couleur.
Elle dessina un cercle assez grand avant d'indiquer que c'était une représentation simplifiée de leur entreprise.
— Les données se trouvent aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. A priori bien protégées, grâce à votre travail. Elle souriait. Vous avez déployé une architecture de type zéro trust qui a pour objectif de limiter le risque de fuite.
Elle dessina un cercle vert à l'intérieur avec la mention Data. Un autre cercle vert à l'extérieur, entouré d'un petit nuage.
— Ces données sont le cœur de l'entreprise. Les plans et spécifications techniques de vos modèles, les données sensibles des ressources humaines, les informations de votre CRM, la stratégie de l'entreprise. Tout cela est aujourd'hui bien protégé, accessible uniquement aux profils autorisés, avec des droits limités et revus régulièrement. Elle leur souriait.
Elle dessina alors un carré rouge à l'extérieur du cercle. Puis un autre. Encore un autre, avec trois petits points. Enfin, une flèche partant de ces carrés vers un rectangle plus grand, dans lequel elle inscrit : USA / Monde.
— Ces carrés sont les connecteurs les API des différents agents IA que vos salariés peuvent utiliser au quotidien. Elle inscrit OpenAI, Google, Microsoft, Anthropic dans les premiers carrés. Votre zéro trust protège vos données des attaquants. Mais il ne protège pas vos données de vos propres utilisateurs, qui les confient volontairement à des tiers. Qui utilise une IA dans cette salle ? demanda-t-elle calmement.
Carl regarda ses pieds. Olivia sourit, un peu crispée.
— Ce sont de bons outils. On accélère des développements, on réalise des présentations en un claquement de doigts. Mais chaque information placée dans le chat s'envole vers l'une de ces API, et de là vers… conclut-elle en pointant le dernier rectangle.
Elle marqua une pause.
— Mon rôle va être de classifier ces usages et de vous aider à mieux les comprendre pour que vous puissiez décider en connaissance de cause.
Ce que cet audit va changer
Carl observait Émilie en se disant qu'elle était particulièrement sûre d'elle. Pas tout à fait comme Olivia lorsqu'il l'avait connue, à ses débuts.
Olivia, elle, regardait le tableau blanc. Elle avait pointé ces risques à de nombreuses reprises en interne. Elle savait. Mais le voir dessiné aussi simplement, en rouge, avec des flèches qui partaient vers l'autre bout du monde c'était autre chose. Elle ne pouvait pas interdire. Elle ne l'avait jamais pu. Mais peut-être qu'avec cet audit, elle allait enfin pouvoir comprendre ce qu'il fallait vraiment contrôler.
— Très bon exposé, Émilie, dit-elle en se levant. De quoi as-tu besoin pour commencer ?
— De vous deux, en premier lieu, répondit Émilie. Et du temps avec les métiers.
Le reste pouvait attendre.